Parasite : la bouffe comme marqueur social

Salut, ça va ? Je sais que j’ai 4 recettes de retard (ou quelque chose du genre) sur ce blog – notamment rapport aux défis culinaires mensuels – mais pas de panique pour les 3 qui continuent à suivre, ça devrait pas trop tarder, j’ai un peu de temps libre en ce moment (kr kr kr chômage bouh hou hou). CELA DIT, ça n’est pas de recettes que je parle aujourd’hui, mais de cinéma, cinéma, de salle en salle et de ville en ville. Car le cinéma parle de bouffe, aussi, des fois. Directement, dans des films ou documentaires dédiés aux métiers de la bouche. Et indirectement, en utilisant cette même bouffe comme révélateur d’action ou de situation. C’est ce deuxième point qui m’intéresse ici, et on va commencer avec le film qui m’a le plus scotché lors de la première moitié de 2019 : Parasite, de Bong Joon-ho, Palme d’Or 2019, et film très très bien. Attention, à partir de là, ça spoile beaucoup, donc courrez voir Parasite avant de lire la suite si vous avez le divulgachage en horreur.

Parasite est le… septième long métrage du réalisateur sud-coréen. Comme l’essentiel de sa filmographie, Parasite est un film social, où la famille, le déclassement et les inégalités sont mises en avant. On y suit la famille Kim, pauvre mais débrouillarde, qui peu à peu va venir parasiter le foyer des Park, riches entrepreneurs vivant dans une luxueuse maison sur les hauteurs de Séoul.

C’est un film riche, à l’atmosphère changeante, puisqu’à partir d’un prétexte assez léger – les Kim se font passer pour des gens qu’ils ne sont pas – et des scènes de vaudeville (le Wi-Fi, le mec bourré qui pisse dans la rue, la désinsectisation), on plonge peu à peu dans le drame (plus les membres de la famille Kim rejoignent le foyer Park, plus l’intrigue s’assombrit) puis le thriller angoissant (évidemment avec la découverte du sous-sol et de l’époux de madame Gook, et le role play de l’enfer du couple Park un soir de tempête). Et même quand les scènes de l’avant-dernier acte peuvent s’apparenter à de la comédie (les WCs qui vomissent des geysers d’eau sale), on n’a plus du tout envie de rire. C’est la force du cinéma de Bong, et des performances de l’ensemble des acteurs et actrices du film, incroyables, avec Song Kang-ho toujours aussi dingue, et Cho Yeo-jeong terrifiante en fausse ingénue. BREF, ce film est bien et très bien et allez le voir si vous ne l’avez pas vu mais j’imagine que si, parce que sinon vous n’en seriez pas là dans la lecture de ce post.

Lors de la réception de sa Palme d’or, Bong Joon-ho a répondu à une question très française qui, en substance était « Eh dis donc, sinon, t’y connais-tu des cinéastes français, pour voir ? ». Et le réalisateur de répondre que oui, citant Clouzot et Chabrol. Ce qui m’arrange plutôt bien, puisque le second est connu pour : 1- sa filmo longue comme le bras (un pote l’avait rencontré jadis au cinéma Le Concorde à Nantes, et lui avait fait dédicacer des VHS ; sur certaines, le pauvre Claudio qui approchait de la fin se souvenait à peine de certains métrages), 2- les rôles de Jean Yann et surtout 3- les scènes de bouffe. Chabrol a été un grand filmeur de nourriture et de scènes de repas (tout comme il était fin gourmet). J’ignore dans quelle mesure Bong a absorbé le cinéma de Chacha, mais le fait est que la bouffe occupe une place importante dans sa filmo. Et Parasite ne déroge pas à cette règle.

L’ascension sociale signifiée par la nourriture

Commençons par le plus simple : le rapport de la famille Kim à la nourriture. Car au fur et à mesure que le quatuor prend ses aises chez les Park, ils mangent mieux. Dans une des premières scènes du film, la famille a faim. Ki-taek, le père, se contente d’une ou deux tranches de pain de mie rassis. Pas la super joie. Mais au fur et à mesure, l’ordinaire s’améliore. Alors que les deux enfants sont devenus tuteurs des gamins Park, Ki-taek prépare la suite des opérations en famille dans une cantine de chauffeurs. On a là de la bonne cuisine de prolo : les assiettes sont surtout remplies de riz, avec force banchan à côté (mention spéciale aux feuilles de perilla qui permettent de faire de délicieux ssam), et un peu de protéines. La nourriture est plus consistante que par le passé, et même si on est dans un boui-boui à volonté, on se rend compte que le quotidien s’est amélioré.

Et puis on culmine avec la dernière scène de bouffe partagée dans l’appartement de l’entresol : un barbecue. Et là vous me dites : « Mais dis donc, le barbecue coréen, c’est un peu cliché, oh. C’est quand même leur plat national, à la partie sud du pays du matin calme. Qu’est-ce que ça a de si spécial, hein, Thomas ? Dis-nous, enfin ! » Eh bien déjà, calmez-vous, voix dans ma tête. Ensuite, oui, à l’international, le barbecue est devenu une sorte d’emblème de la Corée, au même titre que Gangnam Style et le compte Twitter de Parplix. Sauf que le barbecue coréen, c’est un truc de luxe : la péninsule coréenne est essentiellement occupée par de la montagne, en conséquence de quoi les surfaces planes sont d’abord destinées à l’habitat. Il reste peu de place pour les cultures (qui peuvent cependant se faire en terrasses) et encore moins pour l’élevage. En un mot comme en cent : pendant très longtemps, la viande, a fortiori de boeuf, était un luxe que fort peu de Coréen·ne·s pouvaient s’offrir. C’est toujours une réalité dans le Nord, comme en témoigne ce chef nord-coréen expatrié dans le Sud. Bref, aujourd’hui, en Corée du Sud, on mange d’abord le barbecue au restaurant lors de célébrations particulières. Et il est encore plus rare de le manger à domicile (sourcing de la bonne viande, coût, logistique…) Voir les Kim profiter de ce moment de bonheur collectif, alors qu’ils sont au top, a quelque chose de tragique : la situation va tourner au vinaigre quelques scènes plus tard.

Par la nourriture, les Kim s’élèvent socialement, alors même que leur appartement les maintient dans leur condition. Pour eux, la bouffe n’est qu’une illusion.

La bouffe comme marqueur social

Pour eux seulement, car la mise en parallèle avec ce que mangent les Park est importante. Ces derniers ne manquent de rien et le montrent : frigo plein, cave à vin mise en évidence, fruits frais servis en snack (les fruits frais, surtout « exotiques » comme l’ananas, le melon ou le raisin proposés pour le goûter des enfants, sont particulièrement chers en Corée du Sud), garden party fastueuse organisée en un clin d’oeil. Les Park peuvent vivre leurs envies culinaires comme et quand bon leur semble : monsieur veut du ragoût comme celui de madame Gook ? Pas de problème, le chauffeur connaît un bon coin pour en manger. Madame veut un plat de nouilles au boeuf (pas n’importe quel morceau en plus : de l’aloyau) pour se réchauffer après la déconvenue du camping ? Choong-sook va s’exécuter et préparer tout ça pile à temps pour le retour de la famille (avec l’aide de Marmiton et alors que son époux et ses enfants font d’autres trucs à côté).

Cela contraste avec le travail alimentaire des Kim au début du film, qui consiste à assembler des boîtes de pizza, avant de tenter d’arnaquer un petit job dans la pizzeria qui les exploite. Ils sont les forçats des temps modernes, trimant dans l’ombre pour que d’autres, plus fortunés qu’eux, puissent manger des pizzas. Cependant, cette affaire de pizza tournera un moment à leur avantage, puisque c’est en utilisant de la sauce piquante qu’ils nouent le sort de madame Gook et que Choong-sook peut prendre sa place.

Revenons sur ce complot où la nourriture a une nouvelle fois une part essentielle, et qui a peu de lien avec la thématique de cette partie, mais je sais pas où la mettre ailleurs dans ce post et je veux en parler et de toute façon c’est mon blog je fais ce que je veux oh. Madame Gook a interdit les pêches dans tout le foyer, puisqu’elle souffre d’une terrible allergie à ce fruit. Ki-jung va donc subtiliser une pêche chez l’épicier du coin, en récupérer le duvet, duvet que Ki-woo dispersera à proximité de la pauvre gouvernante. S’en suit des quintes de toux terribles, des mouchoirs jetés dans une poubelle, mouchoirs que Ki-taek va recouvrir de sauce piquante couleur sang pour insinuer à sa patronne que la brave madame Gook a la tuberculose. Un formidable travail d’équipe avec la bouffe en accessoire. Fin de la parenthèse complot.

Enfin, si la bouffe souligne le statut ou l’ascension sociale, elle souligne également la déchéance. Geun-se se nourrit essentiellement de nouilles déshydratées. Le nouveau prisonnier volontaire Ki-taek vit de rapines nocturnes dans le frigo des nouveaux propriétaires de la demeure. La nourriture s’appauvrit comme la condition sociale de ceux qui la consomme. Car la nourriture, si elle reflète certains fantasmes (de richesse, de mariage, de réussite), est avant tout une des choses les plus concrètes de notre quotidien. Car nous avons besoin de manger pour vivre.

Nunc est bibendum

Les Kim ont donc vécu, le temps d’un film, dans une illusion. Une illusion que l’alcool a peut-être transformé le temps de quelques godets en réalité. Car l’aventure des Kim commence autour de quelques verres, de bière pour fêter le retour du Wi-Fi, puis de soju entre Ki-woo et son ami/voisin Min-hyuk, qui va lui proposer de le remplacer comme tuteur chez les Park. L’alcool joue le rôle de lubrificateur social, malgré les codes (ou peut-être grâce à eux) qui accompagnent le partage de la boisson en Corée.

C’est surtout vrai dans la dernière scène de bonheur familial partagé par les Kim. Les Park sont partis en vadrouille pour camper, du coup, les prolos vivent en parasites et vident le bar des riches. Au milieu des blagues et des moqueries, chacun expose ses rêves de futur. La désinhibition induite par l’alcool permet aux personnages de se livrer, à Ki-jung de vivre ses rêves de grandeur avec champagne dans la baignoire ou à Ki-woo d’évoquer ses projets de mariage avec Da-hye. Sur la table, on s’enfile du soju, du vin, du whisky ou encore de la tequila Patrón (la seule boisson que j’ai pu clairement identifier), accompagnés de différents snacks, bon marché (biscuits, produits séchés) et plus onéreux (un camembert franfais). Mais là encore, tout n’est qu’illusion, et tous les quatre vont devoir bien vite dessaouler quand coup sur coup madame Gook arrive, le tunnel habité par Geun-se est découvert et les Park reviennent. L’alcool n’a été qu’une échappatoire de courte de durée avant un retour difficile à la réalité.

Et pour en finir avec la boisson, n’oublions pas le sirop de macération des prunes que s’envoie Geun-se avant de voir la lumière du soleil pour la première fois en 3 ans. C’est moins le liquide qui importe ici que la façon dont il est consommé : affaibli par des années de claustration, accablé par la mort de son épouse, le pauvre homme a besoin de reprendre des forces. Après avoir trépané Ki-woo à coup de caillou, acte « bestial » qui n’est pas épargné aux spectateur·trice·s, on nous confirme son statut « d’animal humain » puisqu’il se gorge de sirop de façon fort peu civilisée (contrastant avec la garden party qui a lieu à l’extérieur), le liquide épais dégoulinant partout ; d’ailleurs, une fois repu, il se débarrasse du bocal en le balançant au sol. Après, c’est l’escalade, jusqu’à l’utilisation peu commune d’une broche à barbecue.

Evidemment, la nourriture n’est pas le point central de Parasite. Mais le soin qu’a apporté Bong Joon-ho à la mettre en scène pour souligner et révéler davantage que ce que le jeu d’acteurs et l’action en elle-même peuvent prouve bien que l’on a ici affaire à un réalisateur obsessionnel qui a bien compris que manger – seul·e ou accompagné·e – ça n’est pas un acte innocent.

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